En finir avec les idées reçues sur l’agroécologie
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L’agriculture familiale pourrait nourrir Haïti et la sauver du réchauffement climatique

Haïti n’est pas le seul endroit où l’on pratique une agriculture familiale. Actuellement, dans plusieurs pays du monde, en Amérique latine comme en Europe, l’on revient petit à petit vers ce système d’agriculture, parce qu’on a constaté qu’elle constitue une garantie pour la sécurité alimentaire des populations, la protection de la santé et de l’environnement. Dans ces pays-là, l’État adopte des mesures pour appuyer l’agriculture paysanne en réalisant des recherches pour trouver de nouvelles technologies plus adaptées, en subventionnant les paysans et en leur fournissant l’accompagnement technique nécessaire. Mais en Haïti ce n’est malheureusement pas le cas. Au contraire, la tendance est de vouloir rejeter l’agriculture familiale, paysanne en même temps que ceux et celles qui y travaillent. Aujourd’hui, l’agriculture familiale, paysanne est en difficulté et son niveau de rendement a beaucoup diminué. En effet, l’État haïtien a choisi délibérément d’encourager l’entrée libre sur le marché de produits étrangers subventionnés, facilitant ainsi une concurrence déloyale avec les produits cultivés par les paysans haïtiens qui, eux, ne bénéficient d’aucun support. Dès lors, il est nécessaire d’encourager tous les acteurs et principalement les bailleurs/gouvernements à favoriser des projets agricoles plus durables.

Aujourd’hui, l’agriculture haïtienne fait face à de nouveaux enjeux : l’augmentation des besoins de l’alimentation humaine et animale suite à une croissance démographique d’une part, d’autre part les nouvelles exigences de la société qui imposent une production agricole garantissant la sécurité sanitaire, la qualité nutritionnelle et le respect de l’environnement. Les paysans haïtiens font aujourd’hui face à de nombreuses difficultés : perte de fertilité des sols, proliférations des bios agresseurs, changement climatique, manque d’accès aux semences de qualité et aux crédits, faible diversification des productions, manque de main-d’oeuvre et instabilité du marché. La transition agroécologique doit être encouragée à la fois à travers l’autonomisation semencière et la promotion de pratiques restaurant la fertilité des sols (divers compost, engrais vert, interprétation de l’état des milieux) et préservant la diversité (bio pesticide, association de cultures, culture de contre saison). Afin de renforcer ce changement, le gouvernement doit mettre en oeuvre des stratégies pour soutenir le recours à des techniques alternatives, voire à fournir des incitations financières pour leur adoption.

Adopter une révolution doublement verte qui s’appuie sur la nature

Les nouveaux enjeux exigent la suppression des risques environnementaux et sanitaires liés à l’activité agricole, surtout à l’usage intensif de produits phytosanitaires et d’engrais chimiques, tels que les pollutions des eaux et des sols, la diminution de la biodiversité, l’apparition et le développement des maladies cancérigènes, etc. (Tilman et al., 2002). Plusieurs études ont montré que les pesticides sont une cause de disparition de plusieurs espèces animales et végétales de grand intérêt écologique, telles que les abeilles domestiques (Celette et al., 2009 ; Thompson, 2010) et sont à l’origine d’un grand nombre d’intoxications aigües et chroniques chez l’homme (Aktar et al., 2009 ; Blair et al., 2015 ; World Health Organization, 1990). Le processus de transition agroécologique est un processus dynamique qui se caractérise par différentes relations entre des objectifs, des techniques agricoles, des moyens, des outils de mise en oeuvre et des impacts (techniques, environnementaux, économiques et sociaux).

Pour répondre aux enjeux liés au respect de l’environnement et de la santé humaine, les chercheurs-agronomes et écologues (Quénéhervé, 1990, Lacher & Goldstein, 1997 ; Horrigan et al., 2002 ; Dinham & Malik, 2003 ; Gowen et al., 2005 ; Maroni et al., 2006), en particulier, en collaboration avec les agriculteurs/ paysans, explorent de nouvelles voies pour une production à faibles/ zéro niveau d’intrants chimiques. Aujourd’hui, il est nécessaire de remettre le paysage au centre des projets agricoles à travers des démarches de spatialisation mobilisées par différentes approches, car chaque exploitation agricole est considérée comme un projet d’espace, donc un projet de paysage. Le passage à l’agroécologie nécessite une réorganisation des paysages agricoles pour permettre à la nature de devenir une alliée et non une contrainte. L’originalité de l’agroécologie réside dans la création des paysages différents basés sur des liens entre la biodiversité et les fonctionnements écologiques des agroécosystèmes. Il s’agit de coordonner des pratiques et des productions dans l’espace et dans le temps, et de supprimer les espaces mal ou peu utilisés au sein de l’exploitation agricole afin d’avoir un système de production à la fois efficace, durable, autonome et résilient.

Adopter des politiques visionnaires pour l’agroécologie

Les paysans ont de moins en moins de marges de manoeuvre pour faire face à l’instabilité croissante des cours agricoles et aux impacts du changement climatique. Ces évolutions questionnent de plus en plus la durabilité du système alimentaire haïtien, en termes d’emploi et de revenus (précarité des emplois de service, revenu des paysans dépendant des subventions, fragilisation de l’équilibre économique des exploitations agricoles), mais aussi de santé et d’environnement. Les polycultures ont eu en moyenne un rendement meilleur que les monocultures. Surtout en conditions de sécheresse, où l’augmentation du rendement est allée jusqu’à + 800 g/m2 de surface cultivée, contre + 200 g/ m2 en conditions irriguées. De plus, plus les parcelles contiennent de génotypes différents pour une même espèce, dix au lieu d’un seul, et plus la stabilité du rendement est importante. Pour les chercheurs, la présence de plusieurs espèces sur une même parcelle permet, en effet, de mieux exploiter les ressources du sol, ce qui explique le meilleur rendement obtenu par les polycultures.

Les lignes de l’agroécologie sont changeantes et dépendent de plusieurs paramètres : où l’on place le curseur écologique, les objectifs que l’on veut atteindre, les moyens de production dont on dispose ainsi que le contexte socio-économique et environnemental. L’agroécologie demande à arrêter tout lien avec les modes de raisonnement cloisonnés et les modes de production agricole descendants et uniformes. Chaque transition agroécologique doit être étudiée en fonction notamment du territoire (conditions pédoclimatiques et socio-économiques, et possibilités de débouchés) et des objectifs du paysan (santé, qualité de vie, etc.). L’agroécologie n’interdit pas l’utilisation des techniques agricoles « biologiques » ou « naturelles » des autres modes de production, ce qui a amené à une certaine confusion.

Des accords de libre-échange qui menacent Haïti

De manière générale, les industries agroalimentaires d’Haïti sont concurrencées déloyalement par les entreprises européennes/ a m é r i c a i n e s / d o m i n i c a i n e s . Pour l’agriculture, c’est la même chose. Nous savons tous que la production agricole européenne/ américaine en plus d’être l’une des plus productives du monde est fortement subventionnée (l’Union européenne par le biais de la PAC). Donc les exportations de riz/ lait/sucre/oeufs par exemple qui sont détaxées deviennent encore moins chères sur notre marché. La diminution des recettes budgétaires est colossale. Pour bien se rendre compte, il faut imaginer que l’USA/ UE/République Dominicaine, c’est plus que la moitié des importations d’Haïti. C’est autant de recettes budgétaires qui ne rentreraient plus dans les caisses de l’État haïtien depuis près de 30 ans. De plus, en Haïti la majorité des entreprises sont issues du secteur informel, donc ne payent pas d’impôts sur les sociétés ce qui limite les recettes fiscales du gouvernement. Enfin, cet accord interdit d’augmenter les taxes à l’exportation comme sur le cacao/ café/mangues qui étaient l’une des premières ressources fiscales de notre pays. Car avec la croissance démographique, le pays a à terme de grands débouchés pour les produits à forte valeur ajoutée issues de leurs technologies dites vertes.

M.Sc, Jean-Rusnel Étienne, Ingénieur d’Agriculture Consultant/Démarche qualité en Entreprise Enseignant-Chercheur etiennerusnel@gmail.com jeanrusnel.etienne@ucad. edu.sn

Bibliographie :

Altieri M.A., 1986. L’Agroécologie : Bases scientifiques d’une agriculture alternative. Edition Debard, 237 p

Troy B. (2013). Gestion de l’eau agricole et sécurité alimentaire : de nouveaux défis pour les pays en développement. In : Club Déméter. Déméter 2013 : économie et stratégies agricoles. Paris : Club Déméter. p. 43- 64.

Zoundi J.S., Hitimana L., Hussein K. (2005). Économie familiale et innovation agricole en Afrique de l’Ouest : vers de nouveaux partenariats. Document de synthèse. Issy-les-Moulineaux : OCDE. 106 p.

Zahm F., Ugaglia A.A., Boureau H. et al. (2015). Agriculture et exploitation agricole durables : état de l’art et proposition de définitions revisitées à l’aune des valeurs, des propriétés et des frontières de la durabilité en agriculture. Innovations Agronomiques, vol. 46, p. 105-125.

Les paradoxes de l’environnement, Responsabilité des scientifiques, pouvoir des citoyens, Paris, Albin Michel, Cité des Sciences et de l’Industrie, 1994

DE SCHUTTER O., 2011. Agro-écologie et droit à l’alimentation. Rapport présenté à la 16e session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. New-York, Etats-Unis, ONU, 23 p.

 

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